En France, le débat enfle autour de la loi Duplomb. Ce mercredi 23 juillet, plus de 1,8 million de personnes ont signé la pétition mise en ligne sur le site de l’Assemblée nationale. Un chiffre en progression fulgurante : le 16 juillet, seules 25 000 signatures étaient enregistrées. Si la barre des deux millions était franchie, il s’agirait de la pétition la plus soutenue de l’histoire sur cette plateforme.
A l’échelle locale, l’impact immédiat de la loi reste limité
Dans l’Hérault, quatre des neuf députés – issus du Rassemblement national et de l’UDR – ont voté pour le texte. Les cinq autres, à gauche et chez les écologistes, s’y sont opposés. Le maire de Montpellier, Michaël Delafosse, a pour sa part signé la pétition et invité les citoyens à en faire autant.
Pourtant, à l’échelle locale, l’impact immédiat de la loi reste limité. La Chambre d’agriculture précise qu’aucune culture de betteraves ou de noisettes – les deux seules concernées par les pesticides réautorisés – n’est développée dans le département. Les élevages héraultais ne sont pas visés par les nouvelles règles sur les bâtiments, et les retenues d’eau existantes sont de simples bassines alimentées par le Rhône via Aqua Domitia, sans pompage dans les nappes phréatiques.
La loi Duplomb, c’est quoi ?
Adoptée en juin, la loi Duplomb modifie plusieurs cadres réglementaires : elle simplifie l’implantation de retenues d’eau, assouplit les règles pour l’élevage intensif et autorise, sous conditions, le retour de certains produits phytosanitaires interdits. Parmi eux figure l’acétamipride, un néonicotinoïde, substance insecticide connue pour son impact sur les pollinisateurs : ces molécules agissent sur le système nerveux des insectes, provoquant désorientation, affaiblissement et mortalité. Elles sont interdites en France depuis plusieurs années en raison de leur danger avéré pour la biodiversité.
Or, ces molécules présentent aussi des dangers pour la santé humaine, selon des études publiées dans des revues médicales et toxicologiques : troubles neurologiques liés à l’exposition chronique, effets possibles sur le développement cérébral des fœtus et jeunes enfants, atteintes de la fertilité masculine, ainsi que des cas d’intoxication aiguë. La présence de résidus d’acétamipride a été détectée dans le lait maternel et le sang de cordon ombilical de jeunes animaux, ce qui suggère un potentiel neurotoxique sur le cerveau en développement.
“C’est reculer pour mieux sauter”
À Béziers, Paul Galzin, apiculteur professionnel et président de l’Abeille Héraultaise, s’alarme de ce retour en arrière : “On perd déjà entre 20 et 25 % de nos colonies chaque année, contre 5 % dans les années 1950. Les néonicotinoïdes ne feront qu’aggraver une situation déjà critique.” Il insiste sur le caractère multifactoriel des pertes – raréfaction des ressources florales, parasites, frelons asiatiques – et juge que “l’introduction de nouveaux stress chimiques serait un très mauvais signal”.
Pour lui, il ne s’agit pas de désigner des coupables, mais de repenser l’accompagnement. “Les betteraviers et producteurs de noisettes, bien que peu présents dans notre région, rencontrent de vraies difficultés techniques. Mais leur répondre avec un outil déjà jugé nocif, c’est reculer pour mieux sauter, insite-t-il. Il faut investir dans une transition agricole durable.”
“Exclure un pesticide, c’est comme renoncer à l’arme atomique : on peut s’en passer”
Une transition que Simon Fellous appelle lui aussi de ses vœux. Directeur de recherche à l’Inrae de Montpellier, il est l’un des spécialistes de la technique d’insectes stériles, qui consiste à relâcher des mâles rendus infertiles pour enrayer la reproduction des ravageurs. C’est l’une des rares alternatives aux pesticides mentionnée dans la loi Duplomb, sous le nom d’”autocide”. “Ce procédé, que nous développons avec les filières agricoles depuis dix ans, est appliqué avec succès dans une cinquantaine de pays. Il est encore peu utilisé en Europe, mais il pourrait s’inscrire dans une stratégie plus ambitieuse de biocontrôle”, explique le chercheur.
Si cette inscription dans le texte constitue une reconnaissance, il en relativise la portée. Selon lui, la loi repose surtout sur une logique d’urgence à court terme. “Elle répond à une crise réelle de revenu et de reconnaissance dans le monde agricole, mais elle le fait en donnant des outils de l’ancien monde”, regrette-t-il.
Simon Fellous insiste aussi sur un point clé souvent absent du débat : “La formule “pas d’interdiction sans solution” semble pleine de bon sens, mais tout dépend de ce qu’on entend par solution. Si on exige des alternatives qui coûtent le même prix, sont aussi simples à utiliser, ne demandent ni plus de main-d’œuvre ni plus de compétences, on n’en trouvera jamais.” Et d’illustrer : “Exclure un pesticide, c’est comme renoncer à l’arme atomique en temps de guerre : on peut s’en passer, mais il faut alors mobiliser l’infanterie, la marine, l’aviation, le renseignement, la diplomatie… et ça coûtera toujours plus cher que la bombe.”
“Des mensonges instrumentalisés par des gens qui veulent détruire l’agriculture par principe”
Pour Cédric Saur, secrétaire général de la FDSEA de l’Hérault et viticulteur bio près de Béziers, la loi Duplomb répond à une demande de terrain. “C’est une loi de simplification de la vie des agriculteurs, ce sont des engagements qui datent de plusieurs gouvernements.” Selon lui, les impacts locaux sont bien réels, même s’ils sont peu visibles : “Le Conseil stratégique phytosanitaire, les retenues d’eau hivernales portées par le Conseil départemental, tout cela concerne directement les agriculteurs du département.” Il cite aussi le développement actuel de nombreux élevages de poulets chair label et de pondeuses, qui pourraient bénéficier des assouplissements réglementaires.
Sur la question des pesticides, il rappelle que “l’acétamipride est utilisé à 70 % par des particuliers, notamment dans les jardins”, et donc “déjà présent dans de nombreux foyers”. Il estime que cet insecticide a été injustement diabolisé : “Ségolène Royal a décidé de l’interdire sur la base d’études qui ont été depuis débunkées. Ce n’est pas un tueur d’abeilles : la preuve, il est homologué dans 26 pays européens.”
Et d’ajouter : “Si ce produit était si agressif pour la santé, il ne serait pas en vente libre pour le grand public.” Il dénonce une forme de “dogmatisme idéologique” de certains opposants, “ce sont des mensonges instrumentalisés par des gens qui veulent détruire l’agriculture par principe.” Producteur en bio, il rappelle que même les vignes sans intrants de synthèse sont traitées : “Les plantes ont besoin de médicaments, comme nous. Moi, traiter ma vigne me coûte du temps, de l’argent. Si je peux m’en passer, je m’en passe. Mais il faut le faire.”
“Demain, pourquoi pas la vigne, l’abricot ou le blé ?”
À rebours des soutiens au texte, Sylvain Doublet, ingénieur chez Solagro et spécialiste des transitions agricoles, alerte sur les signaux envoyés par cette loi. Selon lui, la réintroduction de produits interdits crée un précédent préoccupant. “En réautorisant un produit reconnu toxique par les agences sanitaires, on remet en cause leur légitimité. Même si cela ne concerne pour l’instant que deux cultures, cela crée une brèche. Demain, pourquoi pas la vigne, l’abricot ou le blé ?”, s’inquiète-t-il.
Il rappelle également que le texte facilite l’installation de bassines et les extensions d’élevage et ajoute que “même si l’Hérault est peu concerné pour l’instant, cela peut évoluer. Et surtout, cela témoigne d’un choix politique clair, en faveur d’un modèle agricole intensif”.
“On ne peut pas faire peser la transition sur les seuls agriculteurs”
De nombreux experts et professionels appellent à sortir des oppositions binaires entre écologie et agriculture. A l'image de Sylvain Doublet et Simmons Fellous, Paul Galzin résume : “On ne peut pas faire peser sur les seuls agriculteurs le poids d’une transition. Il faut les accompagner. Mais les accompagner pour aller de l’avant, pas pour consolider un système à bout de souffle.”





