Cette année, comme dans de nombreuses régions viticoles, les vendanges ont débuté avec près de quinze jours d’avance, conséquence directe du changement climatique et d’une canicule exceptionnelle. Chardonnay et muscat petits grains ont déjà quitté les ceps, récoltés dans l’urgence de la chaleur extrême.
Une précocité qui interroge, mais qui n’empêche pas la qualité apparemment... Le muscat petits grains du Mas Delgi a été une nouvelle fois récompensé, avec une médaille d’or au Concours général agricole 2025, la deuxième en quatre ans. Ce 19 août 2025, la famille a également appris qu’elle venait d’obtenir deux étoiles au Guide Hachette 2026 pour son viognier.
Entre transmission familiale, adaptation climatique et reconnaissance nationale, Delphine et Gilles Giraud nous ouvrent les portes du Mas Delgi pour évoquer leur quotidien de vignerons face aux défis d’aujourd’hui.
Hérault Tribune : la famille Giraud, c’est cinq générations de viticulteurs. Pouvez-vous nous en dire plus sur le Mas Delgi ?
Delphine et Gilles Giraud : Mas Delgi, c’est avant tout une histoire de famille. C’est la rencontre entre Delphine et Gilles, d’où le nom « Delgi », diminutif de nos deux prénoms. En 1999, nous avons repris les hectares pour les mettre en cave particulière. Nous sommes en fait la première génération, sur les cinq de viticulteurs, à faire nos propres bouteilles. Aujourd’hui, notre objectif est de transmettre tout cela à nos trois enfants, en leur apprenant peu à peu le travail et surtout la passion de leur père. Nous avons une trentaine d’hectares sur la commune de Tourbes, 20 % sont en cave particulière et 80 % en cave coopérative. Nous cultivons une quinzaine de cépages différents, dont une douzaine d’hectares en irrigation, le reste étant en sec.
Cette année, vous avez commencé les vendanges plus tôt que d’habitude. Quelles conditions vous ont conduit à cette récolte précoce ?
Nous avons vendangé environ quinze jours plus tôt. C’est clairement lié au réchauffement climatique dont tout le monde parle. Nous avons eu une canicule de sept jours avec plus de 40 degrés au mois de juillet, et encore des épisodes de chaleur début août et même dès le mois de juin. À ces températures, la vigne ne résiste pas : les feuilles ont brûlé, les raisins ont changé de couleur et se sont vidés. Nous étions obligés de réagir rapidement.
Cette avance a-t-elle eu un impact économique, en termes de coûts de production, de main-d’œuvre, de matériel ou de logistique ?
Pas vraiment financièrement. Cela nous a surtout obligé à avancer notre travail et à réduire notre temps de repos. Pas de vacances, mais c’est le raisin qui décide ! L’avantage, c’est que nous sommes autonomes. Nous faisons nos vendanges avec notre propre machine, et Gilles gère tout sur place.
Est-ce que ces variations de dates compliquent la gestion des stocks ?
Oui, il faut jongler entre la cave particulière et la cave coopérative car les apports peuvent tomber en même temps. Heureusement, nous avions les cuves vides cette année puisque tout avait été mis en bouteille. Cela nous a facilité les choses.
La précocité a-t-elle un effet sur le rendement, donc sur le volume global produit ?
Ce n’est pas seulement la précocité qui joue, mais surtout le manque de pluie combiné à la chaleur. Résultat, une baisse du rendement. Une bonne année, nous atteignons environ 2000 hectolitres, mais une mauvaise année peut représenter jusqu’à 90 % de pertes, comme en 2021 avec le gel. Depuis deux ans, avec la sécheresse, nous avons perdu 30 à 40 % de volume. Cette année semble un peu meilleure, mais nous sommes encore au début. Nous avons seulement de petites fenêtres pour récolter au bon moment et préserver les arômes. Sinon, la chaleur brûle les raisins. Il faut être très pointilleux dans la date de récolte.
Vous devez aussi respecter un cahier des charges, notamment pour la cave coopérative ?
Oui, la cave coopérative impose un cahier des charges, chaque cépage doit entrer à un certain degré, à une date précise, avec un tonnage déclaré à l’avance. Ce sont eux qui décident. Pour la cave particulière, c’est différent, c’est vraiment le raisin qui décide. Gilles fait des prélèvements, nous analysons en laboratoire et nous décidons du jour exact de récolte en fonction de la maturité et des degrés. Par exemple, sur le muscat, nous avons volontairement vendangé tôt pour conserver 11° et beaucoup d’arômes. Finalement, vendanger plus tôt apporte de la qualité et de la fraîcheur. En réalité, il n’y a jamais de bonne ou de mauvaise année, c’est la manière dont on s’adapte à la récolte qui compte. Le client attend surtout une qualité constante, quel que soit le millésime.
Cette précocité vous a-t-elle obligé à investir dans du matériel supplémentaire, comme des vendangeuses, cuves ou moyens de stockage ?
Non, pas de coûts supplémentaires. Chaque année, dès le mois d’août, nous sommes prêts à démarrer. Nous entretenons notre machine et notre cave en avance. C’est un avantage d’être autonomes, nous ne dépendons pas de prestataires qui pourraient être en retard.
Avec les aléas climatiques et économiques, avez-vous de nouveaux projets ?
Oui, nous développons l’œnotourisme avec des animations et des privatisations au domaine. Nous accueillons aussi les camping-cars grâce au réseau France Passion. Le bouche-à-oreille fonctionne bien, et nous commençons à travailler avec quelques restaurateurs et cavistes. Il faudrait d'ailleurs développer davantage cette partie professionnelle. Pour l’instant, nous ne sommes pas en bio mais certifiés HVE (Haute valeur environnementale). Nous utilisons en grande partie des produits bio, sauf certains traitements indispensables.
Testez-vous de nouveaux cépages pour vous adapter ?
Oui, nous expérimentons de nouveaux cépages résistants, comme le lilaro et le G9. Ils demandent beaucoup moins de traitements, parfois un seul seulement. Ils sont très aromatiques et mûrissent naturellement à de petits degrés. Pour l’instant, ce sont de jeunes plantations, âgées de deux ans, donc il faudra attendre encore un an avant de pouvoir en juger pleinement.
Quelles aides ou leviers économiques seraient nécessaires pour soutenir les viticulteurs face au changement climatique ?
Nous avons encore la chance d’avoir des aides européennes pour les plantations. Mais il faudrait revoir le statut des viticulteurs et donner plus de sécurité aux conjoints et exploitants. Nous avons des cotisations élevées et, parfois, l’État dégrève la taxe foncière, ce qui aide. Les banques aussi nous soutiennent, mais cela reste fragile. Il faudrait plus d’encouragements pour les projets, car nous faisons face aussi à une baisse de consommation. On nous demande parfois du vin sans alcool, mais ce n’est pas notre métier. En revanche, nous essayons de nous diversifier dans les cuvées pour plaire à tous les goûts.





